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Pourquoi apprendre par cœur ?

Jouer de la musique pour un public, c’est être comme un guide qui emmène un groupe d’amoureux de montagne en randonnée. Par son aisance dans la connaissance des lieux, températures, terrains, biotopes, etc., il permet aux promeneurs de s’émerveiller de mille détails sur un sentier qui lui est très familier. C’est parce que ce guide en connait chaque recoin qu’il saura éveiller ses promeneurs aux senteurs, aux couleurs, aux points de vue qu’ils y découvriront. Un musicien doit entendre, goûter en lui-même intimement, précisément, consciemment chaque son, chaque agrégat de notes pour les donner à entendre à autrui, comprendre le sens de chaque phrase pour l’offrir à déguster à celui qui l’écoute. Comme il est appréciable pour ces promeneurs que le guide n’ait pas à sortir de son sac à dos sa carte pour s’orienter!


Si c’est une presque une «tradition» qu’un pianiste qui se produit seul en public joue sans partition, c’est notamment pour des raisons pratiques : cela permet de ne pas devoir trouver un tourneur de page, qui aurait d’ailleurs fort à faire, car, souvent, la musique écrite défile très vite et il faudrait fréquemment qu’il s’active à côté du pianiste, ce qui est peu agréable pour le public comme pour l’artiste. Mais si je me présente en jouant «sans filet», c’est essentiellement pour d’autres motifs.


En effet, le jeu par cœur suppose une intime connaissance du texte qui rapproche l’interprète de l’intention du compositeur. Il faut refaire le chemin créateur pour comprendre le discours musical, repartir du plan architectural jusqu’au «produit fini». En effet, on ne peut mémoriser que ce que l’on comprend : apprendre un poème en japonais serait une tâche presque insurmontable pour moi, par exemple, mais mémoriser les œuvres que je joue est un acte construit. Savoir par cœur n’est pas le résultat d’une simple répétition: ce n’est pas parce que le guide est passé mille fois sur le sentier qu’il en maîtrise toutes les difficultés! Il faut compter avec un brouillard subit, une tombée de neige qui brouille les repères spontanés, une avalanche même qui demande à savoir improviser un détour et retrouver le droit chemin... Le trac, les émotions sont de ces éléments qui sont susceptibles de chahuter les simples réflexes gestuels du jeu.


Mémoriser, par divers moyens, implique tout un processus d’intériorisation : de l’écoute, des sensations du jeu, de la visualisation du clavier comme de la partition notamment. Cet effort passionnant permet de penser l’activité interprétative sans jouer réellement et permet de vivre l’expérience étonnante que, comme le dit Victor Hugo, «la musique, c’est du bruit qui pense» (Fragments en prose). Quoique, dans ce cas, on pourrait plutôt dire : la musique, c’est du bruit qui est pensé! Ainsi, ensuite, se mettre au piano, c’est véritablement retrouver le sens du mot «instrument», au sens d’ «outil», moyen de transmettre, donner forme à ce qui est très clair en soi: «Ce qui se conçoit bien s’exprime clairement», c’est aussi ce que dit l’adage ! Cette perspective atteinte, je goûte à la jouissance de me représenter l’œuvre toute entière comme concentrée en un seul instant! Cette maturité me permet de prendre du recul par rapport au moment précis de l’exécution, de devenir mon propre chef d’orchestre et ainsi de construire de grands ensembles à l’intérieur de la partition, me concentrer sur le souffle qui structure le discours musical.


Comment parvenir à cet état de connaissance «sur le bout du doigt» d’un programme de concert? Citons brièvement quelques exemples parmi de très nombreux moyens: solfier pour préciser son écoute, connaître le rôle de chaque son dans chaque agrégat ou accord, chaque rôle des accords dans la tonalité, être consciente de chaque modulation et de sa signification dans l’ensemble de l’œuvre, en transposant régulièrement par exemple, être capable de nommer chaque doigté attribué à chaque son, pour préciser la mémoire du geste. Evoquons aussi un bon test pour évaluer mon niveau de précision dans ma connaissance de la musique jouée : réécrire la partition de mémoire. Cela représente une «gymnastique» mentale conséquente, que j’effectue systématiquement sans instrument environ une heure par jour, parallèlement à mon exercice au piano.


C’est ainsi que je peux, en jouant, réellement jouir d’une vraie liberté auditive, plutôt qu’investir mon attention sur une activité visuelle de lecture. C’est ainsi que je peux concentrer mon énergie sur la technique, la qualité du son et ses couleurs, les nuances, l’articulation, l’ «orchestration du jeu», la mise en valeur des diverses voix, etc., bref, sur le message expressif que cet Art magnifique qu’est la musique veut véhiculer!


Auteur: Véronique Gobet
Publié le: 2011-11-15